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Interview d’Abdou: Réfugié / Chef Eat&Meet

By 15 mars 2018 No Comments

@David Chantoiseau

Abdou est soudanais, d’origine erythréenne. Un soir de novembre 2017, il a accepté de se raconter. Un peu. On se retrouve chez une bénévole, Najla, qui parle arabe. Indispensable si l’on veut se comprendre. David est là aussi, et capture avec son reflex Abdou qui se confie. L’histoire, c’est celle d’un jeune homme de 27 ans, avec des souvenirs, des joies et des peines. Abdou c’est une famille, une enfance, un périple. Abdou, c’est un sourire éblouissant, une bonne humeur inébranlable et une présence discrète.

2014 – 2018 : du Soudan, à la France

Abdou quitte le pays où il grandit, le Soudan, en 2014. Il ne s’attarde pas sur les raisons de son départ. On les devine. Il laisse dernière lui ses parents – son père est erythréen, sa mère, soudanaise, et ses deux frères. Sa sœur, elle, est au Canada.

Il s’arrête d’abord en Lybie. Il y est accueilli par un ami qui y est depuis longtemps. C’est ce dernier qui lui a conseillé de venir. Certes, les conditions de vie ont changé, lui explique-t-il, mais le travail, lui, est toujours là. « Les conditions de vie » qu’il évoque, correspondent à l’avant (et l’après) Khadafi. Il y a toujours eu du travail en Lybie, et le gouvernement a toujours employé beaucoup de travailleurs venant de toute l’Afrique. Mais avec la chute du régime, la sécurité a disparu.

« Ils sont complètement fermés » nous raconte-t-il. Les libyens vivent dans leur monde : « ils pensent même que leurs voitures sont fabriqués en Lybie ! ». Malgré le danger, il y reste plus d’un an. Il travaille 7 jours sur 7. Un jour qu’il réclame sa paie, on la lui refuse en le menaçant d’une arme. Il a toujours voulu voir l’Europe. Il décide de tenter sa chance.

Avec 11 amis, soudanais et erythréen, ils embarquent sur un bateau. « Le mien était grand, ça c’est bien passé. J’ai même dormi ! » sourit-il. Il est important de partir accompagnés, confie-t-il : « car si tu y vas seul, ils peuvent te jeter dans la mer pour décharger le bateau ». 72 heures plus tard, le voici sur le sol italien. L’Italie ne l’intéresse pas, il n’a qu’un but : l’Angleterre. Nice, Paris et enfin Calais. De l’autre côté de la Manche, l’Eldorado. Malheureusement, il échoue à débarquer sur les côtes anglaises : « trop compliqué ».

Et puis, finalement, il se sent bien en France, il y est à l’aise. « Il y a plein de personnes qui parlent arabes ici » rigolent-ils. « Je ne suis pas dépaysé ! ». Abdou a de l’humour. Il raconte comment, alors qu’il se rend au pôle emploi pour prendre rendez-vous, on lui parle en arabe. « Ok, je reste alors ! Mais comment je vais apprendre le français ? ». Il enchaine, dans son français approximatif, avec son accent plein de bonne volonté « c’est difficile le français, très difficile ».

1990 – 2014 : l’avant

Avant l’exil, il y a eu la vie. La vie au Soudan. Il est le petit dernier d’une famille de quatre. « Ca va, c’est pas beaucoup ». Il a grandit à Djazira. En arabe, ça signifie « île ». Toute sa famille habite dans le même quartier, mais chacun à sa maison : ses grands-parents, ses oncles et tantes. Il décrit sa maison comme si grande « qu’on pouvait y faire un match de foot ». Il jouait beaucoup au foot quand il était petit. Maintenant, il a arrêté : « il fait trop froid pour jouer ! ».

Dès 10 ans, il commence à cuisiner. Il fallait participer à la vie de la maison, alors il aide sa mère en cuisine. Les plats varient, on ne cuisine pas toujours la même chose. Dans un sourire, il se remémore un souvenir : « Un jour que tout le monde était là, ma mère me demande de cuisiner de la viande. Je veux être tranquille et je vire tout le monde de la cuisine. Je ne me rends pas compte, mais je mets trop de sel. C’était immangeable, ils étaient énervés ! On a du tout jeter et j’ai dû aller acheter à manger… et j’ai dû payer ! ».

Lorsqu’on lui demande si un plat, un effluve, lui rappelle son pays, il rétorque « mais dans ma cuisine, ça sent le Soudan ! ». Sa mère lui envoie sans cesse des épices, des pâtisseries même. Il farfouille dans les photos de son portable, et nous montre un cliché : « J’ai cuisiné ça grâce à ce que ma mère m’a envoyé ». Du poisson fumé et séché, du citron et des cacahuètes. Ces colocataires en bavaient d’envie : « je l’ai mangé tout seul, je n’ai pas partagé ! ».

Pendant un temps, il a tenu un restaurant avec deux amis, à Kartoum. Mais la corruption fait rage : « je payais des impôts énormes, car je suis érythréen ». L’établissement s’appelait « Rokn el salem ». « Le coin de paix »…

Maintenant : Paris

Après presque 45 minutes d’échange, il se sent mieux. « Quand il y a trop de monde, je suis réservé. Mais petit à petit, ça sort ! ». Il explique qu’Au Soudan et en Lybie, il n’y a pas cette image de la France, pays de la gastronomie. Dans ce coin du monde, c’est la cuisine italienne la plus connue. Lorsqu’il était en Lybie, on lui racontait qu’en France on cuisinait trop de porc ! Il a découvert la cuisine française à son arrivée. Abdou n’est jamais à court d’anecdote. Un jour, on l’a invité à manger. Au restaurant, il s’est rendu compte que rien n’était halal. Mais il était invité et il ne voulait pas décevoir. Alors, il a commandé le seul plat qu’il pouvait déguster… des moules ! Et il n’est pas très fan. Il n’aime pas vraiment déjeuner à l’extérieur. Il ne fait pas confiance aux restaurants, et préfère manger ses propres plats !

En revanche, il explique être curieux d’apprendre à cuisiner français. Mais plus que de la curiosité, c’est aussi un devoir : « je veux pouvoir travailler en France ». En lui donnant ses papiers, « la France m’a donné une chance ». Il faut qu’il « rende un peu » de ce que la France lui a donné. Son arrivée chez Eat & Meet Bus traduit le même désir de donner en retour.

Avant d’avoir les papiers, Abdou travaillait dans un restaurant soudanais. Ibrahim, qui faisait partie de l’association, venait souvent y dîner. C’est lui qui lui a parlé d’Eat & Meet Bus. « J’ai su dès le début qu’il n’y avait pas d’argent en jeu » explique-t-il : « je me suis juste dis que ce serait ma façon à moi de remercier toutes les associations qui m’ont aidé depuis le début ». Il confie également y avoir vu le moyen de rencontrer des français, ce qui l’aiderait à apprendre la langue : « dans mon entourage, tout le monde parle arabe. C’est dur de parler français ».

Jusqu’ici, il ne regrette pas. Ça lui fait plaisir que les gens s’intéressent à sa cuisine. Il est heureux quand on se régale : « au Soudan, si tu ne finis pas ton assiette, c’est que ce n’était pas bon. Je le prends personnellement ! Ça voudrait dire que je n’ai pas cuisiné avec le cœur ».

Désormais, sa vie est ici, à Paris. Il ne retournera jamais au Soudan, il ne peut pas. Une fois parti, on ne revient pas. C’est comme ça. A ses amis restés au pays, il leur conseille de ne pas venir, que le danger de la traversée ne vaut pas le coup. « Les gens ici mentent sur leur situation, pour faire croire que tout va bien, mais c’est dur ». Il veut dire la vérité. Quitte à passer pour le méchant : « on me dit que je mens, que je dis ça pour que les autres ne viennent pas ». Il l’avoue, si il avait su tout cela, il n’aurait jamais quitté le Soudan. Et de conclure : « Merci au copain Ibrahim et au groupe, qui est bien ». En français, bien-sûr.